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CASEY : « MA CARRIÈRE, C’EST TOUT SAUF UN CALCUL MARKETING »

 

À force d’évoquer la puissance (politique, sociologique, etc) de ses textes, on a tendance à oublier à quel point Casey est une rappeuse exceptionnelle. Après différents projets avec Zone Libre (groupe formé autour de Serge Teyssot-Gay, l’ex-guitariste de Noir Désir) et Asocial Club, elle le prouve à nouveau avec « Gangrène », le premier album d’Ausgang, sa nouvelle formation. Rencontre avec une artiste rare et, en prime, le clip de « Crapule » à découvrir en exclu.

Tu n’avais pas sorti d’album depuis six ans. Pourtant, quand on écoute le dernier, on se demande comment tu as fait pour contenir toute cette rage pendant tout ce temps…

J’ai tendance à me méfier des termes comme « rage » et « colère », avec lesquels on me résume souvent. Selon moi, m’enfermer là-dedans, c’est m’enfermer dans des sentiments infantiles. C’est une forme de condescendance, une façon de dire que, si tu es en colère, c’est que tu n’es pas assez raisonnée, réfléchie, que tu ne peux pas tenir une conversation logique, que tu n’as pas encore accès à la pensée ou à l’organisation de ta pensée. Après, bien évidemment que j’ai de la colère et de la rage, ce sont des sentiments salvateurs, mais me résumer à ceux-là contribue à éluder tout ce que mes textes disent, à résumer mon discours à une sorte de cri primitif. Et puis je ne me sens pas spécialement plus en colère que d’autres personnes. C’est peut-être juste que j’arrive à en faire quelque chose d’un tant soit peu créatif.

Plutôt que de colère, mieux vaut-il parler de noirceur dans ce cas ?

Là, oui, on est clairement dans le vrai. Mais le fait que ma noirceur soit perçue comme quelque chose de notable, ça montre bien à quel point le paysage musical actuel est aseptisé, sans sentiment, sans discours. Alors, oui, de nombreux artistes parlent d’amour, c’est très noble, mais c’est aussi un sujet facile qui ne dit souvent pas grand-chose de profond.

Par le passé, tu disais que tu n’écrivais pas quand tu étais heureuse. Ça a été le cas ces six dernières années ?

Tu sais, tu réponds parfois à des questions de façon spontanée. Là, j’émettais juste une hypothèse : oui, peut-être que je n’écris pas quand tout va bien, mais je n’en sais rien au fond. Je suis le fil de ma vie avant tout : parfois, je suis dedans, parfois non. Tu prends parfois le temps de réfléchir et, quand tu te retournes, le temps est passé. Moi, je ne me suis jamais dit qu’il fallait battre le fer et réfléchir à ma carrière selon des calculs marketings. « Gangrène » sort seulement maintenant parce que c’est comme ça… Je ne suis redevable envers personne et ne cherche pas la validation dans les yeux des autres – une quête très occidentale, soit dit en passant. Si des gens sont là pour m’écouter, c’est cool.

Sinon, il y a plein de disques qui sortent chaque jour : je ne suis pas là pour satisfaire mon ego ou des gens. Si je sors peu de projets, c’est que beaucoup n’aboutissent pas ou que je procrastine. Je ne vais pas te la jouer : « Ouais, j’ai besoin de temps pour méditer ou confronter mon art à la réalité de la vie. » Non, je suis simplement sur mon tempo, et qu’importe s’il n’est pas commun au sein d’une industrie où tout foisonne en permanence.

Le fait de bosser avec d’autres musiciens, ça t’aide à finaliser tes projets ?

C’est surtout que j’aime les histoires collectives. La musique, c’est collectif, ou ça vise à l’être. Même quand tu composes seule, tu souhaites que tes morceaux soient entendus à un moment donné. Et moi, je suis plus à l’aise dans ce schéma-là. Pour tout dire, ça faisait deux ou trois ans qu’on était sur ce disque. Il s’est fait par petits bouts, de façon très irrégulière. Parce qu’on ne peut pas se voir tout le temps, parce qu’il faut s’aménager des plages, parce qu’il faut chercher sa place au sein du collectif, parce qu’il faut réunir des thunes, etc. Une fois que tous ces petits morceaux étaient réunis, on a accéléré le processus pour enregistrer le tout. Ce n’est pas tout de vouloir faire un truc ensemble, il faut savoir ce qu’on veut et comment le faire. Ça, ça prend du temps. Là, on a beaucoup cherché avant qu’il se passe quelque chose. On cherchait tout en acceptant l’échec, dans le sens où on n’avait pas l’obligation de sortir un disque. De toute façon, je pars toujours dans l’idée que ça va merder. C’est ma mentalité de départ : je sais très bien que finir quelque chose, chez moi, c’est déjà une victoire.

C’est facile pour toi de produire et d’enregistrer un disque ?

Non, ça demande des sacrifices personnels, collectifs. Surtout que je fais les disques en indé. Quand tu es en label, tu n’as pas à t’inquiéter des coûts, tu es dans un confort relatif. Là, ça demande des sacrifices auxquels personne ne m’a obligé à me soumettre. Je fais ça de bon cœur !

Tes projets renferment toujours une dimension historique. Cette fois-ci, c’est l’histoire du rock que tu revisites avec Chuck Berry, un morceau où tu affirmes que cette culture, en tant que personne noire, est la tienne.

Le rock, ça s’est nourri de la country, mais c’est empreint de blues, donc oui, c’est également une culture noire. En France, on a effacé cette part de l’histoire, à tel point que si un noir se met à faire du rock, on voit ça comme une anomalie. Dans l’imaginaire collectif, on voit bien que l’on résume le rap à une culture noire et le rock à une culture blanche. Un peu comme si je n’étais pas à ma place lorsque je sors ce genre de projet, très rock dans l’énergie… D’ailleurs, pendant les tournées avec Zone Libre, je voyais bien comment j’ai été accueillie par les médias ou certaines salles : j’étais la petite rappeuse à côté des rockeurs, j’étais avec mes éducateurs PJJ. En réhabilitation, en quelque sorte. J’avais la chance d’être anoblie par cette culture, moi, pauvre petite noire du 93.

Ce qui est fou quand on sait que la culture rock, en France, a longtemps été stéréotypée…

C’est clairement ça : dès le début, tu vois bien que les rockeurs d’ici se contentent de reprendre les standards de la Motown avec des pseudos américanisés, comme Johnny ou Eddy Mitchell… Dans Chuck Berry, je cite Jimi Hendrix. Pour moi, son cas est un bon exemple de réappropriation. Quand il tord l’hymne américain à Woodstock, tout le monde y voit une contestation de la guerre du Vietnam. Or, personne ne se dit que c’est un homme noir, né pendant la ségrégation et portant une afro qui réalise ce geste ? Pour moi, c’est l’Amérique qu’il est en train de tordre.

Le plus fou est que cet acte est aujourd’hui davantage cité pour son importance au sein de la pop culture que pour sa portée politique…

C’est ce qu’on appelle de la récupération, c’est une façon d’enlever toute vindicte à un acte pour en faire un objet de consommation. Mais là, avec ce look et ces codes vaudous repris dans ses morceaux, c’est clairement une affirmation : Jimi Hendrix sait qu’il est noir dans un rock majoritairement blanc. Tu sais, une minorité n’oublie jamais qu’elle en est une. Mais là, il affirme qu’un noir a sa place dans le rock. C’est également le but d’un titre comme Chuck Berry.

De ton côté, on parle souvent de la conscience politique de tes textes, un peu moins de ta maitrise technique. Pourtant, il y a cette façon d’accumuler les mêmes sonorités qui revient souvent, non ?

Ça a un côté ludique que j’aime bien. Écrire, ça peut être un peu relou, dans le sens où tu es seule chez toi à te prendre la tête et à te demander si tu es nulle ou non, si tu vas arriver au bout de ton idée ou pas. Instaurer un jeu, ça permet d’éviter toutes ces interrogations. Car non, la souffrance n’est pas obligatoire, même si le romantisme littéraire français voudrait que les choses ne naissent que dans la douleur. Moi, au contraire, ça m’amuse d’associer deux mots qui ne vont pas ensemble au quotidien, de m’imposer une contrainte, comme le fait de ne pas utiliser tel ou tel mot, de placer quatre verbes et trois articles dans une phrase. Le fait de se restreindre, ça permet d’arpenter des chemins de traverse sans être écrasé par le poids du choix multiple.